Fribourg, le 20.11.2025
Nous nous exprimons au nom de l’asso trans&non-binär et en tant que personnes trans.
Nous souhaitons remercier toutes les personnes qui sont venues ce soir, parfois de loin. Nous vous remercions pour votre force et pour votre vie, pour avoir choisi de vous rassembler avec nous.
Ce soir nous sommes tristes et en colère.
Il n’y aurait pas eu d’homicides de personnes trans ou non-binaire en Suisse en 2025. Mais nous ne pouvons pas parler de chiffres officiels, alors que trop souvent nos adelphes sont enterréexs avec leurs deadnames sur leur tombe et dans leur faire-part. Nous ne voulons pas non plus de chiffres officiels qui ne reconnaîtraient une valeur à nos existences trans que dans nos morts, qui trient les mortEs dignes d’êtres pleuréexs selon qu’elles aient été assez visibles et acceptables de leur vivant. Il y a des morts qui comptent plus que d’autres et les nôtres restent systématiquement invisibles, invisibilisées surtout, mais pas toutes de la même manière.
En effet, il devient de plus en plus commun et “bien vu” pour les autorités de s’indigner publiquement de nos agressions dans la rue ou de nos transféminicides. Parfois même des personnes partagent des vidéos de nos agressions et s’en émeuvent. Mais nous savons qu’elles leur servent surtout de divertissements et qu’elles entretiennent ainsi les mêmes logiques de déshumanisation qui ont mené à nos morts.
Pourtant nos besoins de protection en tant que personnes trans, aux marginalisations multiples, restent ignorés. Quand nous mourrons seulEs dans nos familles, dans nos foyers, en prison, dans les hôpitaux ou dans des centres d’hébergement collectifs, (plus) personne ne s’en émeut. Nos morts ne comptent que lorsque leurs récits peuvent servir une politique islamophobe, raciste et xénophobe. On parlera davantage d’une victime si l’agresseur est présenté comme musulman ou non-blanc, et on détournera le regard lorsqu’une personne trans se suicide après des années de violences parentales ou institutionnelles.
Nous refusons, en ce jour du TDOR, de hiérarchiser ainsi nos mortes et nous refusons ces logiques homonationalistes qui instrumentalisent nos vies – et nos morts- contre d’autres groupes marginalisés. Au contraire, nos suicides et nos overdoses sont politiques, elles ne sont pas des accidents. Elles sont le résultat d’un système qui produit et organise notre précarité. Nous qui sommes aujourd’hui en vie, nous accusons bien sûr la transphobie systémique comme responsable de nos morts. Mais nous accusons également les politiques de criminalisation de la migration, les violences envers les travailleuses du sexe, la criminalisation de la pauvreté et de l’usage de substances, la toute-puissance des adultes sur les enfants, les violences médicales et la transmisogynie. Nous dénonçons également les politiques d’austérité qui détruisent les possibilités même du soin, les logiques capitalistes qui broient les vies, surtout celles non-conformes à leurs normes, nous dénonçons l’enfermement de nos corps et la hiérarchisation de nos vies entre celles que l’on protège et celles que l’on refoule et laisse crever.
Ce sont ces politiques que nous tenons pour responsables. C’est contre elles que nous luttons, et c’est pourquoi ce soir nous nous retrouvons pour rappeler que ces morts comptent. Que nous pleurons les adelphes qu’on a perduEs, que nos adelphes avaient une vie, des passions, des angoisses, des regrets, des envies.
Ce rassemblement est un acte de résistance à l’interdiction tacite de porter le deuil de ces vies. Il est aussi un espace de revendication, pour qu’on continue à se battre et se réunir jusqu’à ce que nos existences comptent. Un rassemblement en soutien à celleux qui vivent frôlent chaque jour la mort.
Nos droits à la santé, au care, sont constamment bafoués malgré les promesses des institutions.
Trop d’entre nous meurent de ne pas aller voir des médecins. Parce qu’on a une franchise à 2500 francs, parce qu’on n’a pas les bons papiers, qu’on est tox, parce qu’on est grosses, parce que leur racisme est omniprésent, parce que même en s’affichent trans-friendly, le médecin finit par sous-doser nos hormones ou refuser d’écouter nos besoins.
Les assurances refusent la couverture de nos soins à l’étranger, la prise en charge de nos transitions est jugée comme un choix esthétique, l’autodétermination comme un caprice. Le pouvoir médical continue de contrôler nos corps, comme s’il détenait une vérité qui nous échapperait. Pour accéder à des soins vitaux, nous devons encore satisfaire des critères qui n’ont jamais été conçus pour nous et faire gage de respectabilité. Pourtant, ce n’est pas nos soins qui coûtent cher à la société. Ce sont les assurances privées, leur logique entrepreneuriale et toutes les morts qu’elles provoquent.
Nos suicides ont des causes connues. Les discriminations au logement et l’absence de structures d’accueil de jour comme à long terme pour les mineures et adultes trans participent pleinement à nos morts.
Comment se projeter dans l’avenir quand on ne peut quitter son-sa partenaire abusif ou ses parents qui empêchent notre transition sans se confronter à une précarité et violence plus importante encore dans un foyer ?
Comment envisager son avenir en Suisse quand on est maintenuex avec moins que le minimum vital dans un CFA ou un hébergement collectif, exposéex aux violences et sous le menace constante d’un renvoi ? Quand on doit prouver qu’on risque réellement notre vie dans des Etats qui criminalisent nos relations et nos existences ? On pense en particulier à nos adelphes du collectif sahmaran et de l’association ARQ qui témoignent de la violence de la politique migratoire suisse envers des personnes trans et queer, qu’elle déshumanise.
On pense ce soir aussi à nos adelphes psychiatrisées, hospitalisées de gré ou de force, contraintes à des traitements ou empêchées de se soigner, dépossédées de leurs droits par les institutions dites médicales. Le mépris politique et social envers toutes les vies psychiatrisées pèse lourd dans le constat qu’on dresse aujourd’hui.
Ce rassemblement est, on le souhaite, une occasion de travailler à faire de nos collectifs, de nos amitiés et camaraderies davantage des espaces de care. Nous sommes discriminées et traumatisées par ces systèmes d’oppression, mais ceux-ci se reproduisent aussi dans nos espaces vus comme safe. Nos communautés n’échappent pas aux violences racistes, de classe, validistes, de domination, d’emprise, de VSS, d’exclusion. Aussi, nous avons, comme individus et groupes, une part de responsabilité de prendre soin de nous-mêmes et des autres et de nommer, reconnaître, cesser ces violences que l’on autorise et perpétue, quand bien même on est soi-même trans. Nous souhaitons que l’intersectionnalité de nos luttes trans ne soit pas qu’un mot pour faire joli mais deviennent le cœur de nos organisations et de nos actions, pleinement engagées contre tous les systèmes de domination, actives dans les luttes anti-racistes et anti-impérialistes.
Ce soir nous souhaitons aussi vous dire que nos luttes, nos joies, nos euphories, nos premières fois, nos amitiés et amours sont belles. Que si nous voyons les violences en notre sein, nous croyons aussi à l’accountability et à la possibilité de construire des réseaux de soin qui n’excluent plus. Nous voulons célébrer ces liens que l’on crée autour d’un atelier d’art, à une soirée ou un groupe de parole, le soutien communautaire qui naît quand on dépanne un canapé, une fiole d’oestros, un ticket de train…
Nous voulons et nous nous devons de continuer à construire des espaces où nos vies ne sont plus seulement tolérées mais pleinement reconnues.
Pour que plus aucune de nos mortes ne soit oubliée.
Et pour que chacune de nos vies, ici et maintenant, soit rendue aimable et aimée.















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